La méthode « les deux »

Qu'est-ce que la philosophie ?
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un outil simple pour penser autrement

Jean-Michel Cornu

Contrairement à la discussion de comptoir, où l’on répond souvent tout de suite pour ensuite défendre sa réponse, il s’agit ici de garder la pensée ouverte un peu plus longtemps. Le but n’est pas seulement d’avoir une réponse, mais de mieux réfléchir, de mieux écouter, et parfois même de trouver une meilleure question.

La légende des 6 aveugles et l’éléphant

Une vieille légende indienne raconte que six aveugles rencontrent pour la première fois un éléphant. Comme ils ne peuvent pas le voir, chacun le touche à un endroit différent.
les 6 aveugles et l'éléphant
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L’un touche le flanc et dit : « un éléphant, c’est comme un mur ».
Un autre touche une patte et dit : « non, c’est comme une colonne ».
Un autre encore touche la queue et dit : « c’est comme une corde ».
Un autre la trompe : « c’est comme un serpent ».
Un autre une défense : « c’est comme une épée ».
Un dernier l’oreille : « c’est comme une grande feuille ».

Alors, qui a raison ?

En réalité, tous ont raison, mais seulement en partie. Chacun a touché une partie réelle de l’éléphant, mais aucun n’a saisi l’ensemble. Cette histoire montre quelque chose de très important : dans beaucoup de discussions, les points de vue opposés ne sont pas forcément totalement faux. Ils sont souvent partiels. Et si l’on s’arrête trop vite à « j’ai raison, tu as tort », on se prive de ce que l’autre a vu.

La méthode « les deux » commence ici : avant de choisir trop vite entre deux positions, on peut se dire que les deux (ou les trois ou les six...) contiennent peut-être une part de vérité. Cela oblige à chercher comment ces points de vue peuvent se compléter.

Quand on accepte les oppositions, defaçon étonnante le sens apparait...

chevalier noir et chavalier blanc
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Imaginons maintenant deux chevaliers qui se battent. Le chevalier blanc dit : « le blanc, c’est mieux » mais en blanc sur fond blanc ce n'est pas très visible... Le chevalier noir répond : « le noir, c’est mieux », mais ce n'est pas très visible non plus.

Si l’on écrit en blanc sur fond blanc, on ne voit rien. Et si l’on écrit en noir sur fond noir, on ne voit rien non plus. En revanche, quand le noir et le blanc sont mis ensemble, en noir sur fond blanc ou en blanc sur fond noir, alors le sens apparaît.

Cette image est importante, parce qu’elle montre que ce n’est pas toujours l’un contre l’autre. Parfois, c’est justement la rencontre des deux qui rend quelque chose visible. La méthode « les deux » ne consiste donc pas à tout mélanger n’importe comment, mais à se demander si l’opposition elle-même ne masque pas quelque chose de plus intéressant.

Au-delà d'Aristote : le tetralemme des logiciens bouddhiste

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Dans la logique classique, héritée d’Aristote, on raisonne souvent ainsi : c’est vrai ou c’est faux. C’est l’un ou l’autre. Cette logique est très utile, bien sûr, mais elle peut aussi nous enfermer lorsque les situations sont plus complexes.
La logique bouddhiste a proposé une autre manière d’ouvrir la réflexion, avec ce qu’on appelle le tétralemme. Au lieu de deux possibilités, il y en a quatre :
  • c’est vrai
  • c’est faux
  • c’est vrai et faux
  • ce n’est ni vrai ni faux
Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas de faire un cours de logique savante, mais de comprendre le geste intellectuel. Au lieu de refermer tout de suite la pensée avec « soit l’un, soit l’autre », on se donne plus d’espace pour réfléchir. La méthode « les deux » correspond justement à ce premier déplacement : ne pas s’enfermer trop vite dans l’opposition binaire.

Dire "les deux" ce n'est pas dire une vérité mais un outil pour continuer de penser

  • Les deux garde les portes ouvertes : on peut ensuite en fermer une, ou même les deux.
  • L’un ou l’autre ferme déjà des portes : on ne les rouvre presque jamais.
C’est un point essentiel :
« les deux » n’est pas une vérité absolue. Ce n’est pas une réponse définitive. C’est un outil pour penser.

Prenons un exemple simple

les loisirs doivent-ils être éducatifs ou sont-ils faits pour se détendre ?
  • Si l’on répond tout de suite « éducatifs », on ferme une porte.
  • Si l’on répond tout de suite « pour se détendre », on ferme l’autre.
  • Et ensuite, on passe souvent son temps à défendre la porte qu’on a choisie.
Si l’on commence par répondre « les deux », alors la réflexion s’ouvre :
  • dans quels cas un loisir a-t-il surtout une fonction de détente ?
  • dans quels cas peut-il aussi être éducatif ?
  • peut-il y avoir des loisirs qui font les deux à la fois ?
  • existe-t-il des moments où ni l’un ni l’autre n’est vraiment le bon angle ?
Autrement dit, « les deux » garde les portes ouvertes. Ensuite, on pourra éventuellement en refermer une, ou même les deux, mais on le fera après avoir réfléchi. Alors que commencer par « l’un ou l’autre » ferme déjà des portes, et on les rouvre rarement.

Le disque de Benham : faire de la philosophie en couleur

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faire apparaitre d'autres questions (comment on se réconcilie) Le disque de Benham est une très belle métaphore pour terminer. C’est un disque en noir et blanc qui, lorsqu’il tourne, fait apparaître des couleurs. Les couleurs n’étaient pas visibles au départ, mais elles émergent du mouvement.

C’est une bonne image de ce que permet la méthode « les deux ». Quand on reste bloqué dans le noir ou blanc, dans le vrai ou faux, dans le bien ou mal, on voit peu de choses. Mais quand on met en mouvement des points de vue différents, alors d’autres nuances apparaissent. On commence à penser en couleur.

Et penser en couleur, cela permet aussi de faire apparaître d’autres questions, souvent plus intéressantes que la question de départ.
Par exemple, quand deux personnes s’opposent, la question immédiate est souvent : « qui a raison ? » Mais si l’on commence par « les deux », une autre question peut apparaître : « comment fait-on pour se réconcilier ? »/ On n’est plus seulement dans le jugement, mais dans la recherche de sens, de compréhension, et parfois de transformation de la situation.

Regardez cette vidéo du disque noir et blanc de Benham qui tourne, voyez vous apparaitre des couleurs ?

En conclusion

La méthode « les deux » est donc un premier outil très simple : quand une opposition apparaît dites "les deux" avant même de réfléchir, vous allez vous rendre que cela va vous amener plus loin, vous ouvrir à d'autres questions
Ne pas trancher trop vite. Commencer par ouvrir. Non pas pour tout accepter, mais pour continuer à penser. C’est une manière de sortir du noir et blanc pour entrer dans une pensée plus féconde, plus nuancée, et souvent plus créative.