La méthode "plus tard"

un troisième outil pour penser autrement

Jean-Michel Cornu

Voir aussi la méthode les deux et la méthode quoi d'autre

Premier danger : le dogmatisme

le dogmatisme des discussions de comptoire
Bébert le pilier de comptoir
Dans une discussion, nous avons souvent envie de répondre tout de suite. Quelqu’un dit quelque chose, et presque aussitôt une petite voix intérieure répond : « c’est évident », « c’est faux », « c’est comme ça », « je le savais déjà ». C’est très humain. Notre cerveau aime aller vite. Il utilise des raccourcis, des habitudes, des exemples déjà connus. C’est utile dans beaucoup de situations : si une voiture arrive, il ne faut pas organiser un débat avant de traverser. Mais dans les questions complexes, cette rapidité peut devenir un piège.

C’est ce que l’on peut appeler le danger du dogmatisme : croire trop vite que l’on sait. Ensuite, on ne cherche plus vraiment à comprendre, on cherche surtout à confirmer ce que l’on pense déjà. On parle de "biais de confirmation" : on retient ce qui va dans notre sens, on écarte ce qui nous dérange. On peut alors avoir l’impression de réfléchir, alors qu’en réalité on défend seulement une réponse déjà choisie.

Système 1 et système 2

Daniel Kahneman et Amos Tversky ont montré que notre pensée fonctionne souvent avec deux vitesses.
  • Le système 1 répond vite, par intuition, par réflexe, par association. Il est très efficace, mais il peut aussi être rempli de biais.
  • Le système 2 prend plus de temps. Il analyse, compare, vérifie, reformule. Il demande davantage d’effort.
La méthode « plus tard » sert justement à créer un petit espace entre les deux. Au lieu de laisser le système 1 décider tout de suite, on lui dit : « merci pour ta première impression, mais on tranchera plus tard ».
Ce n’est pas refuser son intuition. C’est éviter qu’elle devienne immédiatement une certitude.

Deuxième danger : le scepticisme

Pyrrhon, Sextus Empiricus et Descartes trois formes de scepticisme
Pyrrhon, Sextus Empiricus et Descartes trois formes de scepticisme
Mais il existe un danger inverse : ne jamais choisir. Après avoir découvert que nos jugements peuvent être biaisés, on peut tomber dans une autre impasse : tout se vaut, on ne peut rien savoir, chacun a son opinion, il n’y a plus de raison de trancher.C’est le danger du scepticisme lorsqu’il devient paralysant.
Le scepticisme peut être très utile au départ. Il nous protège contre les évidences trop rapides. Il nous rappelle que nous pouvons nous tromper. Il nous invite à écouter d’autres points de vue.Mais s’il devient une position définitive, il bloque aussi la pensée. On ne choisit plus trop vite, mais on ne choisit plus du tout.

D’un côté, le dogmatique dit : « je sais déjà ». De l’autre, le sceptique radical dit : « on ne peut jamais savoir ».
Dans les deux cas, la pensée s’arrête.

Entre dogmatisme et scepticisme

La méthode « plus tard » se place entre ces deux dangers. Elle ne dit pas : « je sais déjà ».
Elle ne dit pas non plus : « on ne pourra jamais savoir ». Elle dit simplement : « je ne tranche pas maintenant ».

C’est une différence très importante. Suspendre son jugement n’est pas renoncer à juger. C’est décider de ne pas juger trop vite.
On peut alors écouter davantage, chercher d’autres causes, regarder les deux côtés d’une opposition, vérifier les faits, demander « quoi d’autre ? », puis seulement ensuite décider.« Plus tard » n’est donc pas une fuite. C’est une méthode de temporisation.

L’humilité épistémologique

la méthode plus tard
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L’humilité épistémologique consiste à reconnaître que nous ne savons pas tout, que nous pouvons nous tromper, et que nos premières réponses sont souvent incomplètes.
Cela ne veut pas dire que toutes les idées se valent. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut jamais décider. Cela veut dire que, face à une question importante ou complexe, il vaut mieux suspendre le jugement assez longtemps pour mieux comprendre.

C’est ce que les philosophes grecs appelaient l’épochè : la suspension du jugement.Mais ici, il ne s’agit pas d’en faire une théorie compliquée. Il s’agit d’un geste très simple : « Je pourrais répondre tout de suite, mais je choisis de répondre plus tard. »

Plus tard, cela peut vouloir dire quelques secondes, quelques minutes, une nuit, ou parfois plusieurs semaines.
L’important est de ne pas confondre vitesse et intelligence.

Un exemple simple

Imaginons une discussion sur une décision locale : « Faut-il supprimer des places de stationnement pour créer une piste cyclable ? »
- Le réflexe dogmatique répond tout de suite : « oui, évidemment, il faut développer le vélo ». Ou bien : « non, évidemment, il faut garder les places pour les voitures ».
- Le scepticisme paralysant pourrait répondre :« c’est trop compliqué, chacun a son avis, on ne saura jamais ».

La méthode « plus tard » propose autre chose : « Je ne tranche pas maintenant. Regardons d’abord ce qui est en jeu. »
  • Qui utilise ces places ?
  • Combien de personnes pourraient utiliser la piste cyclable ?
  • Y a-t-il des personnes âgées ou des commerçants concernés ?
  • Peut-on tester une solution temporaire ?
  • Existe-t-il une autre rue plus adaptée ?
  • Quels effets veut-on vraiment produire : sécurité, mobilité, attractivité, santé, apaisement ?
On ne refuse pas de décider. On retarde simplement le moment du jugement pour rendre la décision plus intelligente.

Dire « plus tard », ce n’est pas dire « jamais ». La méthode « plus tard » n’est donc pas un refus du choix. C’est une discipline du bon moment.